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La double vocation de Bruno Cadoré

Les 450 frères-prêcheurs de la province de France des dominicains viennent d'élire à leur tête un médecin, le RP Bruno Cadoré, 47 ans. Du coup, ce professeur agrégé d'éthique médicale, directeur du Centre d'éthique médicale de l'Institut catholique de Lille, va devoir renoncer à ses cours comme à ses recherches. Une fois de plus, le médecin s'efface derrière le prêcheur de l'Evangile.

« Un très mauvais coup, cette élection ! Quand on a appris, le 28 décembre, que le chapitre des dominicains l'avait élu prieur provincial, on l'a tous très mal pris ! » Le cri du cœur de Pierre Boitte, sous-directeur du Centre d'éthique médicale de la Catho, à Lille, témoigne que la « promotion » de Bruno Cadoré n'est pas du goût de tout le monde. Et pour commencer d'ailleurs, pas de celui du principal intéressé. En se rendant au chapitre, le religieux médecin, d'origine antillaise par son père et bourguignonne par sa mère, se croyait pourtant « à l'abri », « tout à fait protégé par ses engagements » de chercheur et d'universitaire. Il s'est donc présenté au scrutin « tranquille comme Baptiste » et a reçu le vote « comme une vague en pleine figure ». Il lui a fallu « la confiance de (ses) frères », pour, surmontant son émotion, accepter ce mandat tombé du ciel, quatre ans (renouvelables) à la tête de l'ordre des dominicains.
Le médecin s'efface derrière le prêcheur

(S.Toubon)
Dix ans de bonheur


Illico, Bruno Cadoré a envoyé au recteur sa démission du Centre d'éthique médicale (1). Pour ses cours en fac (2), une période de transition va être nécessaire : difficile d'abandonner des étudiants au milieu de l'année universitaire. Dès la fin du chapitre d'ailleurs, le Pr Cadoré se précipitait sur les copies de partiels qui attendaient ses corrections.
« Comme enseignant et comme chercheur, j'ai vécu dix ans de bonheur », confie-t-il, le regard étonné derrière ses fines lunettes cerclées de métal sombre, la voix douce, presque fluette, la silhouette délicate et menue jamais en repos dans son habit blanc de dominicain.
Le médecin-prêcheur s'apprête à vivre une nouvelle rupture. Une de plus. Pour l'ancien interne des hôpitaux de Strasbourg, professeur agrégé (éthique biomédicale), ça ne sera jamais que la troisième fois qu'il renoncera à la carrière médicale. Et comme pour les deux épisodes antérieurs de l'étrange feuilleton de sa vie, la même sérénité l'emporte sur les regrets et l'émotion.
1979. Premier épisode, premier abandon, l'année où il soutient sa thèse (« Les leucémies à cellules dites d'aspect lymphosarcomateux chez l'enfant », mention très bien). C'était exactement un 30 septembre, se rappelle le Pr Albert Rohmer, qui était son chef de service à la clinique infantile du CHU de Strasbourg. A 89 ans, le vieux patron aujourd'hui en fauteuil roulant se souvient très bien de l'« interne Cadoré, un garçon sérieux, très humain, très rigoureux. Nous avions programmé une petite fête traditionnelle pour la fin de l'internat et il est venu me dire : "Il faut que je vous annonce quelque chose ; je ne pourrai pas être des vôtres. C'est ce jour-là qu'on m'attend chez les dominicains." . Il m'a dit ça l'avant-veille de son départ. Je tombais des nues. »
Alors chef de clinique, le Pr Jean-Marie Lang est lui aussi « effaré » quand cet interne qui lui imposait beaucoup de respect est venu lui apprendre la nouvelle : « J'ai pensé à l'époque que ce changement d'orientation était une réel dommage pour l'humanité. Un jeune homme doué d'une approche des malades extraordinairement humaine, un médecin consciencieux jusqu'à en être méticuleux, disparaissait comme ça, du jour au lendemain, aspiré dans un univers qui me semblait virtuel ! »
« Bruno était un interne brillant qui avait un profil d'agrégé, confirme encore le Dr Philippe Talon, son condisciple strasbourgeois ; quand il m'a appris qu'il "abandonnait", j'ai été sidéré. En même temps, j'ai tout de suite compris, à en juger par sa totale sérénité, que sa décision venait de très loin et qu'elle était irrévocable. »
Finie, donc, la vie hospitalière qu'il adorait et le contact avec les malades. Un contact qui l'a conduit, justement, au long de ses études, à « se poser des questions plus radicales sur la vie ». Il lit la Bible en « free lance » ; va à la messe sans connaître l'existence des aumôneries étudiantes ; s'interroge sur « la véritable espérance » : « Le sentiment grandissait en moi, raconte-t-il, qu'il était important de chercher quelque chose de plus radicalement vrai ; le désir d'absolu et la possibilité de jouer toute sa vie pour Dieu nourrissait une question en particulier : l'aspiration profonde de l'homme ne serait-elle pas du côté de l'Evangile ? »
Un jour, il ouvre l'annuaire à la recherche de l'adresse du couvent des dominicains de Strasbourg. C'est là qu'il effectue son année de noviciat.
1980. Episode n° 2 et deuxième rupture. Bruno Cadoré, son noviciat terminé, vient d'effectuer deux années de coopération en Haïti. Hébergé dans une fraternité dominicaine, il a mis en place dans l'archipel un réseau médical communautaire, formant des auxiliaires de santé dans les montagnes, se dépensant sans compter contre les ravages de la faim, du paludisme et autres infections tropicales. « Après une formation médicale en CHU somme toute bourgeoise, ce fut comme si, auprès de ses populations misérables et opprimées, oubliées de tous, j'avais non pas changé de camp, mais comme si j'étais passé sur l'autre rive, avec un autre point de vue sur l'existence. Rentrant en France, je n'avais qu'une envie : retourner soigner les Haïtiens. »


A la Catho de Lille


Ses supérieurs en disposeront autrement. En fait de montagnes tropicales, il se retrouve à Strasbourg, puis à Lille, où il est ordonné prêtre en 1986 et où il réalise un nouveau parcours universitaire d'excellence, en théologie cette fois : licence canonique en 1988 (3), doctorat en théologie morale en 1992 (4).
Entre-temps nommé père-maître des frères étudiants du couvent de Lille, le revoilà donc qui renoue avec la médecine, via la théologie, sur le terrain de l'éthique. A la croisée de ses savoirs et de ses vocations.
En plus des cours qu'il assure à la faculté catholique de médecine de Lille, « la Catho », après avoir passé l'agrégation d'éthique biomédicale, il seconde puis remplace une religieuse dominicaine à la tête du Centre d'éthique médical (CEM), Marie-Louise Lamau, qui a créé cet établissement de recherche interdisciplinaire en 1984 et qui salue en son successeur « l'intelligence supérieure, la courtoisie raffinée et, malgré la réserve apparente, le très grand don d'amitié ».
Sans parler d'une capacité de travail hors du commun. Quatre heures de sommeil lui suffisent pour refaire ses forces. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas devant la liste de ses publications (plus d'une quarantaine en six ans). Avec, en prime, la création de deux diplômes universitaires (5) et des recherches en biologie fondamentales, en lien avec l'Institut Pasteur de Lille et le Génopôle d'Evry. Tout cela en assumant de surcroît la responsabilité de prieur du couvent de Lille.
Face à la montée des interrogations éthiques, dans le concert de dramatisations médiatiques, Bruno Cadoré, qui inscrit la réflexion éthique au ceur de la pratique médicale hospitalière, privilégiant l'ancrage de ses recherches dans les équipes soignantes, ne se départit pas de sa coutumière sérénité. « La réflexion éthique est évidemment une réflexion sur le bien et le mal, explique-t-il, mais c'est avant tout une réflexion sur les conditions de la vraie joie humaine : comment des moyens nouveaux peuvent constituer une chance d'humanisation, pour mieux habiter le monde et y être plus heureux. »
Alors, aux cris d'alarmes des prophètes de malheur, il oppose, souriant, le poète Hölderlin : « Là où croît le danger, là aussi croît ce qui sauve. »
2001, 28 décembre, élection du provincial des dominicains, à la place du frère Eric de Clermont-Tonnerre. Après l'arrêt de l'internat, après le renoncement à l'humanitaire en Haïti, l'heure de la troisième rupture avec la médecine a donc sonné. Comme dit le maître de l'Ordre des prêcheurs, Timothy Radcliffe, « les veux (religieux) nous laissent nus et exposés. Ils renversent n'importe quelle autre histoire qui viendrait donner un sens provisoire à notre vie (...) Nous promettons d'abandonner carrière et succès ». Bruno Cadoré apprend désormais son nouveau « métier » : à la tête de la plus importante province de son ordre, il va diriger ou plutôt, rectifie-t-il, animer la fraternité apostolique. Une tache qui le conduira dans les quatre vicariats que compte la province en Scandinavie (Suède, Norvège, Finlande), dans le monde arabe (Maroc, Algérie, Egypte, Irak), en Afrique de l'Ouest (Bénin et Sénégal) et équatoriale (Cameroun et Centre-Afrique). Une animation qui s'annonce délicate, alors que, malgré un recrutement plus abondant depuis vingt ans, les dominicains vont devoir faire face, dans les dix ans, à une hécatombe dans leurs rangs, conséquence du vieillissement des frères. Une génération va disparaître.
Qu'à cela ne tienne, même s'il avoue que la charge n'est « pas sans le faire trembler », « la vitalité de la province, sa diversité assez unifiée, ses projets, sa vie intellectuelle ouverte à toutes les cultures », tout cela « émerveille » Bruno Cadoré. « Sacré Bruno, sacré grand petit bonhomme ! », lance, sans feindre l'admiration et la ferveur, son ami le non croyant Pr Jean-Marie Lang. Songeur, il cite le poète :

« Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât,
Celui qui croyait au ciel,
Celui qui n'y croyait pas ! » (5)


Christian DELAHAYE


(1) Démission aussitôt refusée, au profit d'une suspension sine die.
(2) Module de sciences humaines : éléments pour une philosophie éthique en médecine, réflexion sur le savoir médical, la santé, le corps, la norme, la maladie.
(3) Une éthique de la paix selon l'espérance, l'espérance chrétienne comme fondement d'une éthique de la paix d'après des textes pontificaux et épiscopaux récents).
(4) « Créativité techno-médicale, éthique et théologie, l'exemple du diagnostic prénatal ».
(5) Diplôme d'université d'éthique de la santé (3e cycle) et diplôme d'université de soins palliatifs (3e cycle).
(6) La Rose et le Réséda, in « Les Yeux d'Elsa », de Louis Aragon.


Article du Quotidien du Médecin du 20/02/02
Site de la revue: http://www.quotimed.com
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